L'évolution du nu masculin remonte aussi loin que l'histoire de l'humanité. Au cours des deux prochaines semaines, nous parlerons de la nudité, qu'elle soit masculine ou féminine. Cette semaine, nous allons nous concentrer sur le nu masculin en mettant l'accent sur trois artistes : Anne-Louis Girodet-Trioson (1767 - 1824), Auguste Rodin (1840 - 1917) et Robert Mapplethorpe (1946 - 1989).

De l'Antiquité à la Renaissance

L'Apollon du Belvédère

Le corps humain, qu'il soit masculin ou féminin, a toujours été au centre des représentations. Les Minoens, les Mycéniens, les Grecs, les Romains, tous ont représenté le corps féminin et le corps masculin. Les nus masculins étaient idéalisés puisqu'ils représentaient des dieux ou des hommes puissants comme des soldats. Parfois, les commanditaires ordonnaient aux artistes de les représenter d'une manière idéalisée. Le nu masculin était aussi le moyen de perfectionner mathématiquement les représentations du corps humain. L'Apollon du Belvédère en est un bon exemple !

Au Moyen Âge, il y avait peu de représentations de nus. Seules quelques figures pouvaient montrer un corps nu. Adam et Eve, la figure du pécheur et le Christ crucifié. Certaines des meilleures crucifixions sont celles de Masaccio, Donatello ou Brunelleschi, vers la fin du XIVe siècle. La représentation de nus masculins à des fins purement esthétiques n'est apparue qu'à la Renaissance. La Renaissance a été la redécouverte des trésors grecs et romains, comme les sculptures ou les mythes. Mais c'est aussi la redécouverte du Canon de Polyclète, qui énonce les dimensions parfaites d'un corps humain.

Mais il ne faut pas confondre nu et nudité. La nudité est le fait d'être nu. Le nu est la représentation du corps nu selon le point de vue de l'artiste. Cette notion est très importante pour la suite, mais aussi pour l'article de la semaine prochaine (stay tuned!).

Aujourd'hui, nous allons voir comment la représentation du corps masculin a évolué. De la mise en relation avec des événements historiques et de l'utilisation de la masculinité comme moyen de montrer le pouvoir, à des représentations plus sexualisées mettant l'accent sur une beauté exacerbée.

Le nu masculin par Girodet

Le sommeil d'Endymion, Anne-Louis Girodet-Trioson, 1791, huile sur toile, 198x261cm, Paris, Musée du Louvre

Dans la mythologie grècque, Endymion est le plus beau des mortels. Ici, Diane - représentée en la lune - rend visite au mortel avec l'aide de Zéphyr qui sépare le feuillage afin de laisser passer la lumière de Diane. Le corps d'Endymion est peint selon les canons antiques. Mais les rayons de la lune lui donnent l'aspect d'un jeune éphèbe, sensuellement caressé par la Déesse de la Lune.

Le nu selon David

Académie d'Hector, JL David, 1778, huile sur toile, Montpellier, Musée Fabre

Girodet était l'élève du peintre néoclassique Jacques-Louis David. Ce dernier se concentrait sur les mesures parfaites du corps. L'Académie d'Hector montre l'intérêt de l'artiste pour les effets de lumière. Ceci, afin d'exacerber la représentation parfaite du corps lui-même, plutôt que le fait qu'Hector soit blessé et souffre. Cela crée un effet surnaturel mais montre un nu masculin parfaitement peint, des orteils aux muscles du bras droit d'Hector.

Girodet voulait "faire quelque chose de nouveau". Son Sommeil d'Endymion n'est pas une scène dans laquelle le corps peut être magnifié. C'est une scène d'amour dans laquelle l'homme est en position de faiblesse, pour ainsi dire une position sentimentale qui conduirait inévitablement à une représentation sentimentale. Endymion est dans une position sensuelle, sa main droite tombant derrière sa tête. Ici, Girodet préfigure le travail des symbolistes qui placent l'homme en position de faiblesse face à la femme fatale manipulatrice.

Esclave mourant, Michelange, 1513/15, Paris, Musée du Louvre

Mais Girodet ne s'est pas concentré sur le corps lui-même. Il s'est également concentré sur la scène entière. L'Hector de David se concentre sur la représentation académique du corps, le tableau n'a pas de fond précis. Girodet, cependant, a peint la manière dont le nu s'adapte et réagit à un fond et à une mise en scène particuliers. De plus, la façon dont le peintre représente Endymion ressemble à celle des maniéristes.

Le nu masculin de Michelange

Regardons l'Esclave Mourant de Michelange Les deux personnages ont le bras derrière la tête. Le Contrapposto de la sculpture debout de Michel-Ange est également présent dans la figure couchée de Girodet. De plus, les deux personnages sont dans des positions très précieuses. L'esclave est en train de mourir et pourtant, il y a presque une tension sexuelle présente dans la sculpture. Il en va de même pour Endymion qui, soi-disant endormi, est couché dans une position très précieuse. Cette position met en valeur le bel aspect de son corps, si ce n'est sa sensualité.

En effet, l'esclave et Endymion sont tous deux très sensuels. Endymion tend vers une sensualité féminine puisque l'on peut aussi la comparer à celle de la Vénus endormie de SleepGiorgione.

Un nu masculin féminin

Vénus endormie, Giorgione, c.1510, huile sur toile, Gemäldegalerie Alte Meister, Dresde

Une fois de plus, les positions des deux corps sont très similaires. La principale différence réside dans le fait que la Vénus de Giorgione cache son sexe. Cela met en évidence un aspect important de l'œuvre de Girodet : la féminité dans la représentation d'un personnage masculin. On peut supposer qu'il a choisi de le faire pour que l'accent soit mis sur l'histoire plutôt que sur le nu. Une façon de cacher les imperfections académiques ? Ou une affirmation à l'égard des représentations académiques ? Je vous laisse répondre à ces questions.

Passons maintenant à un autre sculpteur, dont l'œuvre vous rappellera l'esclave de Michel-Ange.

Le nu masculin par Auguste Rodin

L'Age de Bronze, Auguste Rodin, 1877, bronze, Musée d'Orsay

Rodin a conçu l' Age de Bronze en 1876. Il a été coulé en 1907. Lorsque Rodin a exposé cette œuvre pour la première fois, elle était intitulée L'Homme Eveillé.Une référence directe à l'Adam de Michel-Ange dans la Chapelle Sixtine. Ce faisant, Rodin se rattache directement à l'œuvre de son prédécesseur de la Renaissance. Cependant, si Michel-Ange croyait que Dieu avait investi ses sculptures de son esprit, Rodin s'est concentré sur l'intensité psychologique.

Le travail de Rodin est basé sur un modèle réel, un soldat qui posait pour la première fois. Cela rend la sculpture de Rodin plus naturaliste que celle de Michel-Ange. L'accent est mis sur le mouvement des bras et c'est une affirmation très personnelle. l'Age de Bronze fait directement référence aux quatre âges de l'humanité d'Ovide (or, argent, bronze et fer). C'était aussi une façon pour Rodin d'annoncer que ses œuvres suivantes seraient en bronze. En effet, cette sculpture a conduit à des accusations envers Rodin, selon lesquelles il aurait surmoulé le corps de son modèle. Et l'Age de Bronze fut le premier succès de Rodin malgré les accusations.

Nous devons également tenir compte du titre français de l'œuvre, L’âge d’AirinL'Airin était le matériau de transition avant le bronze. Rodin voulait mettre en valeur le moment où l'homme venait de passer de l'utilisation d'outils en pierre à celle d'outils en métal. De plus, l'énergie diffuse qui traverse la sculpture évoque le douloureux réveil de la conscience individuelle, une référence au Discours sur les Origines des Inégalités de Rousseau. Il y a une forte idée de métamorphose, tant pour l'homme que pour l'artiste dans la maturation de ses pensées et de ses croyances. En opposition à l'Endymion de Girodet, dont la figure est statique et non fidèle à la nature, le modèle de Rodin pose naturellement et est submergé par le mouvement.

Le nu masculin par Mapplethorpe

C'est dans les années 70 et 80, avec le photographe Robert Mapplethorpe, que l'accent est mis sur la beauté exacerbée du nu masculin. Le public réduit souvent le travail de Mapplethorpe à des images pornographiques ou sadomasochistes. Pourtant, le photographe a réussi à mettre en valeur le sublime du corps masculin par des photographies sculpturelles influencées par les statues de l'Antiquité. Il est "l'héritier de la Renaissance", "un sculpteur classique qui a travaillé avec les moyens de son temps - la photographie". (Arnaud Laporte). En effet, les corps de ses photos sont comme en marbre.

Derrick Cross, Robert Mapplethorpe, 1982
Discobole Lancellotti, marble, H1,55m, roman copy, c.120 AD (original c.450 BC), Rome, Palazzo Massimo alle Terme

Mapplethorpe a vécu dans les années 70 à New-York. Les années 70 ont été pour lui une décennie de grand développement personnel et artistique. Parallèlement, les communautés noires et gays gagnaient en confiance en elles, mais restaient encore taboues. En tant que photographe homosexuel séropositif, l'amour de Mapplethorpe pour la figure masculine allait au-delà des objectifs esthétiques. Sur la photo, le modèle pose dans une posture très athlétique qui rappelle celle du Discobole Lancellotti.

Références à l'Antique, l'héritier de la Renaissance Moderne

L'accent est mis sur les effets de l'effort physique sur les muscles du corps. Dans les deux cas, il y a une forte tension qui met en évidence les muscles des bras, des jambes et les abdominaux. De plus, Mapplethorpe a choisi un modèle dont le physique très musclé peut réellement rappeler celui des statues antiques. Cependant, en choisissant un modèle noir, il s'est émancipé de la perspective et de la façon de penser classiques, en glorifiant ce danseur noir.

Charles Bowman / torso, Robert Mapplethorpe, 1980

Son style minimaliste, qui peut aussi se retrouver dans des photographies comme Charles Bowman / torso, lui permet de jouer avec le corps humain, auparavant considéré comme une sculpture et ici donné plus de vie puisque, dans cette photographie, le torse devient un visage : les deux mamelons sont les yeux, le nombril le nez.

Son modèle a les bras levés, suggérant peut-être un soutien au Black Power Movement des années 1960.

L'influence de la sculpture est omniprésente dans son travail photographique. Il photographie également des sculptures, travaillant sur la mise en scène, la perfection des lignes de contour. Mapplethorpe a déclaré que la sculpture, la peinture et la photographie étaient identiques en termes d'énergie.

Les nus masculins contemporains, des nus plus contemporains

Jusqu'au XXe siècle, les nus masculins sublimaient la figure masculine. Que ce soit à des fins politiques, sociales ou esthétiques, les œuvres que j'ai montrées jusqu'à présent ont fait ressortir les aspects positifs de la masculinité. Mais entre-temps, les hommes ont peint les femmes de manière à montrer les aspects négatifs de leurs personnalités. Ils peignaient les femmes dans leur beauté mais aussi dans ce qu'ils considéraient comme leurs défauts. Mais nous parlerons de cela la semaine prochaine.

Au cours du XXe siècle, les artistes ont commencé à montrer ce que c'était que d'être un homme. Et c'était ne pas être parfait, fort à la fois dans son esprit et dans son physique. C'était être un artiste torturé. Être homosexuel. C'était être mince, gros, fort et faible.

Egon Schiele (1890 – 1918)

Egon Schiele ne voulait pas se concentrer sur son corps, mais sur l'aspect torturé de sa vie d'artiste.

Nu masculin assis (autoportrait), Egon Schiele, 1910, huile sur toile

Nous pouvons sentir la douleur. Il est dans une position complexe, ses yeux sont rouges. Ses bras semblent emprisonner sa bouche ou essayer de lui arracher la tête comme si l'esprit de l'artiste était trop difficile à supporter.

Schiele est l'un des rares artistes qui n'a pas encore représenté son corps de manière à mettre en valeur sa beauté. Il n'a pas montré la beauté ou les qualités de l'homme, mais s'est peint nu, en proie à toutes ses faiblesses.

Lucian Freud (1922 – 2011)

Peintre au travail, reflet, Lucian Freud, 1993, huile sur toile

Lucian Freud a une approche différente. Il a utilisé sa propre nudité pour montrer comment le processus de création du peintre et les pièces qui en résultent sont une façon pour lui de montrer son âme et son esprit nus.

Naked man on a bed, Lucian Freud, 1987, oil on canvas

De plus, les nus masculins de Freud sont - contrairement à la majorité des nus masculins vus jusqu'à présent, et en général - sans intention de glorifier la masculinité. Ils tendent également à montrer les faiblesses de l'homme, comme on peut le comprendre dans Homme nu sur un lit, peint en 1987. L'homme est en position foetale, un retour à l'un des tout premiers états de la vie d'un homme, et un état dans lequel l'homme est au plus faible car il dépend de sa mère. En choisissant une telle position pour son modèle, le peintre s'est opposé à presque tous les travaux antérieurs réalisés. En effet, les nus masculins ont toujours eu l'intention de glorifier le sexe le plus fort.

Que ce soit pour des représentations mythologiques, politiques ou purement esthétiques, la plupart des nus masculins étaient destinés à dépeindre des moments de grande intensité psychologique menant à des événements victorieux (toujours dans le but de montrer la force de l'homme), ou seulement pour mettre en valeur la beauté du corps lui-même. Egon Schiele et Lucian Freud sont peut-être les seuls exemples de peintres dont les nus masculins n'ont pas une telle intention.

Nus masculins et sexualité

Enfin, à la fin du XXe siècle, les artistes ont commencé à inclure l'érotisme et la sexualité dans leurs œuvres sur le nu masculin. Jusqu'alors, seules les femmes étaient associées à de tels thèmes. Mais le développement de la communauté gay aux États-Unis et l'augmentation du nombre de victimes du VIH ont amené des artistes comme Mapplethorpe ou Keith Haring à parler de ces sujets encore tabous.

Bondage, Robert Mapplethorpe, 1974, polaroid

Dans les années 1970, les homosexuels se voyaient donner un traitement médical pour les guérir de leurs désirs contre-nature. Ils ont également été confrontés à des expériences neuroscientifiques, la plupart du temps violentes. On leur a administré des hormones féminines qui ont parfois entraîné la croissance de seins, parmi d'autres conséquences. Mapplethorpe a photographié les pratiques homosexuelles. Ce faisant, il a montré un aspect de la masculinité qui avait toujours existé. Les fresques de Pompéi montrent des représentations érotiques des pratiques homosexuelles, que ce soit chez les hommes ou les femmes. Mais ces pratiques n'étaient pas tolérées par notre société contemporaine.

Cependant, dans les années 1980, une prise de conscience croissante des maladies sexuellement transmissibles a commencé à apparaître. Plus particulièrement en ce qui concerne le virus VIH qui persistait dans les communautés homosexuelles. Les travaux de Keith Haring, qui, tout comme Robert Mapplethorpe, a été infecté par le VIH, visaient à sensibiliser les gens à cette infection.

Safe Sex, Keith Haring, 1988

Le nu masculin...

Jusqu'à la seconde moitié du XXe siècle, les nus masculins étaient glorifiques. Ils montraient l'intelligence des hommes, la force des hommes. Ils faisaient croire au public et à eux-mêmes qu'ils étaient invincibles. Les seules représentations qui avaient plus de sensibilité étaient les scènes mythologiques. Les années 1960/70 ont été un tournant pour le sujet. Les artistes ne voulaient plus exalter les hommes, ils ne voulaient plus rabaisser les femmes. De nouvelles questions sont apparues dans la société, et donc dans l'histoire de l'art. Les artistes ont montré leur humanité, leurs faiblesses ainsi que leurs forces. Ainsi, le développement du sujet du nu masculin reflète un aspect sociologique historique qui est celui de la domination masculine comme symbole de force, de beauté, d'intelligence et de pouvoir. Cependant, les œuvres contemporaines montrent que le milieu du XXe siècle a été le théâtre du début d'un changement dans les mentalités et les sujets des artistes concernant leur perception, en tant qu'artistes, de la nudité masculine.


Stay tuned pour l'article de la semaine prochaine sur le nu féminin... avec un invité spécial !